Culture & innovation

Mois : novembre 2020

La Chienlit

Le rock français post Mai 68 (1968 – 1976) : l’histoire d’un rendez-vous manqué. Sorti en 2018.

https://www.bookelis.com/musique/43413-La-Chienlit.html

Le milieu musical international a été durablement bouleversé par la vague d’invasion des groupes britanniques à partir de 1964, puis le mouvement hippie à partir de 1967. En France toutefois, pays conservateur en matière de musique, c’est encore le règne sans partage de la variété en ce début 1968…

En Mai 1968, une vaste remise en cause des valeurs sociétales s’initie en France, sous l’égide de la jeunesse. Parmi ses revendications figure le droit de disposer de structures permettant de produire et diffuser des genres artistiques nouveaux, aux premiers rangs desquels ce que l’on qualifie alors de « pop music ». Mais la révolution de Mai, politisée à outrance et mal comprise, va accoucher d’une déception particulièrement sensible dans le secteur musical.

« La Chienlit » version livre aux Editions du Layeur

Génération sacrifiée

La « Chienlit », ce sont ces bataillons de groupes pop français qui vont essayer de relever le défi de la révolution musicale en marche. Sacrifiés par l’industrie du disque, qui préfère distribuer sur le territoire national des groupes anglo-saxons plutôt que de produire des artistes locaux. Sacrifiés par les médias grand public, qui cèderont à la pression gouvernementale anti-hippie et supprimeront de leur antenne tout accès au public. Sacrifiés par les pouvoirs publics qui n’auront de cesse de dénoncer le « mouvement hippie » comme un fauteur de trouble, et interdire l’accès à ses salles et terrains municipaux pour les concerts et autres festivals pop. Dans un tel contexte, la production musicale française pop apparaît comme un miracle, un vestige enfoui que nous souhaitons donner à voir aujourd’hui. La Chienlit se veut être un travail quasi ethnologique, en tout cas une approche historique et diablement humaine d’un phénomène oublié et présente aussi un éclairage particulier sur les groupes qui ont fait l’histoire du rock français en cette fin des années soixante comme Ange, Magma, Les Variations, Moving Gelatine Plates, Ame Son, Barricades, Zoo, Martin Circus, Red Noise.

« La Chienlit » version ebook

Interviews Marc Alvarado :

TV5 Monde :

France Culture :

https://www.franceculture.fr/personne/marc-alvarado

FIP :

https://www.fip.fr/emissions/sous-les-jupes-de-fip/la-chienlit-le-rock-francais-et-mai-68-7682

La diffusion des innovations dans le rock

Pendant les années 1960, il a été possible d’être « révolutionnaire » sur le plan de la moralité sans remettre en cause les fondements du système économique. Pour des raisons évidentes, certains secteurs de l’économie capitaliste furent des alliés naturels de la contre-culture lors de la confrontation avec la moralité bourgeoise traditionnelle.  L’idéologie bourgeoise va faire des concessions niveau moralité pour mieux se déployer sur le marché. Dans les faits, l’intégration de la culture underground va se faire par étapes, obligeant les artistes à renoncer en partie à ce qui avait été la base de leurs innovations.

Après la période d’intense créativité qui a secoué par spasmes le monde du rock entre 1965 et 1973, s’est dessinée petit à petit l’ère de la concentration. Le risque était alors que la globalisation réduise la somme totale de créativité dans le monde, que les traditions culturelles se fanent, tandis que les seules options créatives viables impliquent la copie, ou la reprise, sous une forme ou sous une autre. La toute-puissance des majors a été largement interprétée comme preuve de l’homogénéisation des goûts globaux et la marchandisation de la culture, afin de favoriser l’hégémonie anglo-saxonne. L’industrie du disque avait compris tout l’avantage que l’on pouvait tirer de l’adulation des foules pour un groupe. Elle va donc chercher, par des moyens mis à l’épreuve au temps des Beatles, à promouvoir l’image de marque de ses produits. Mais là aussi la sélection se fera toute seule : les bons musiciens arriveront à faire parler d’eux, et les moins bons seront oubliés.

Ruer pour échapper à l’industrie (Photo Sly Stone)

Finalement, l’intégration

Howard Becker affirme que si les œuvres d’art finissent par se conformer aux possibilités du système de distribution, c’est qu’en règle générale, celles qui ne s’y conforment pas ne sont pas diffusées, à supposer qu’elles soient seulement réalisées. Et comme la plupart des artistes veulent faire diffuser leurs œuvres, ils s’abstiennent de faire un travail incompatible avec le système. Mais si les artistes travaillent sans perdre de vue ces éléments, ils n’en sont pas pour autant prisonniers. Les systèmes évoluent et s’adaptent aux artistes, tout comme les artistes évoluent et s’adaptent aux systèmes. On peut souligner, par exemple, qu’après l’explosion du punk rock à la fin des années 1970, les producteurs de musique sont devenus très sensibles aux nouvelles tendances musicales des jeunes, à la culture des populations  immigrées des grandes villes européennes et américaines, et que ce mouvement, qui n’était pas réellement innovant sur le terrain musical, a fait souffler sur le monde du rock un vent de mélange racial et culturel sans égal dans un univers majoritairement occidental et blanc.

Lire : « Parfois ça dégénère », Marc Alvarado, Editions Bookelis / Storymag, 2020

Une lecture de l’innovation dans la musique

Après l’avènement de la musique rock, les musiciens, dont certains instruments incorporaient les derniers perfectionnements de l’électronique, commencèrent à utiliser les techniques d’enregistrement à des fins de création musicale. Et comme ils avaient souvent appris à jouer de leurs instruments en essayant d’imiter des enregistrements, parfois très travaillés techniquement, ils voulurent tout naturellement introduire ces effets dans leur travail. Le nouveau matériel disponible en studio, notamment le magnétophone multipiste, permettait de faire des montages d’éléments enregistrés séparément et d’effectuer des manipulations électroniques sur les sons produits par les musiciens. Les rock stars, relativement réfractaires aux règles corporatives, commencèrent à réclamer un droit de regard sur l’enregistrement et le mixage de leurs musiques. Ce qui eut deux conséquences : d’une part, le mixage, dûment attribué à l’ingénieur du son sur les pochettes de disques, s’imposa peu à peu comme une activité artistique exigeant un talent particulier. De l’autre, des musiciens connus se mirent à effectuer eux-mêmes ce travail ou à recruter d’anciens musiciens pour le faire. Le mixage, autrefois simple spécialité technique, faisait désormais partie intégrante du mode de création artistique.

Pop Music : la musique de la génération électrique

Génération électrique

Selon Becker, comme ils relèvent à la fois de la création et de la réflexion, de l’innovation et de la routine répétitive, les choix décisifs sont des moments où l’artiste se trouve placé dans un dilemme singulier. Pour produire des œuvres d’art remarquables qui intéresseront le public, les artistes doivent désapprendre une partie des conventions qu’ils ont assimilées. Erigée en doctrine, la liquidation critique du passé et de toute forme de conservatisme met en avant le non-conformisme qui incline aisément vers l’anarchie, la révolte ou l’ironie. Des créateurs se rallient ensuite aux initiatives esthétiques des leaders au sein des groupes et tendances qui sont formés pour assurer la viabilité et l’exploitation systématique des innovations jugées les plus fécondes.

Lire : « Parfois ça dégénère », Marc Alvarado, Editions Bookelis / Storymag, 2020.

La créativité dans le rock

Le modèle de la musique populaire est un modèle d’expression et de diffusion de masse. La musique rock, apparue à la fin des années 1950, va pendant tout le dernier quart du XX° siècle connaître une phase de créativité et d’influence sans précédent. Malgré son statut d’art de masse, elle va démontrer durant les années 1960 et 1970 une créativité soutenue, en phase avec les bouleversements sociaux de l’époque, et en rupture avec les standards de l’industrie musicale d’alors.

Quels sont les modèles de création artistique de rupture que cette forme d’expression artistique a développé, et en quels termes sont-ils remarquables ?

La création musicale rock s’est épanouie dans un contexte inédit par rapport à celui de la musique savante, du jazz ou encore de la musique de variété. Le moteur a été une création collective englobant un domaine (savoir culturel englobant la production créative) et un champ (personnes et objets influençant et contrôlant le domaine) particuliers autour de la création d’artefacts spécifiques dénommés les œuvres – enregistrement.

Un modèle de rébellion ou d’intégration?

Rébellion ou intégration? (photo Motörhead)

Le moteur de la créativité a été l’envie de créer et son révélateur les circonstances offertes pour être mis en situation de créer. Souvent, un objectif (faire un album) et une deadline (le terminer pour une échéance précise) peuvent être galvanisants. Il aura fallu pour cela affronter les épreuves avec courage et prendre le risque de s’exposer devant les autres, en essayant d’éviter les pièges que la société ou l’industrie musicale vont mettre sur le chemin, afin de rester « pur ». Le succès peut être un de ces pièges, et l’industrie musicale, versée dans son modèle de starification et de formatage, sera rarement une alliée du processus créatif, surtout s’il vise la rupture par rapport au passé.

Le musicien rock est devenu un temps le porte-parole de sa génération. Pour autant, cette position de guide n’a pas empêché nombre de ces artistes de rentrer en conflit avec leur environnement, professionnel comme public, pour pouvoir ainsi échapper au formatage et à la récupération et pouvoir innover.

Dans de telles conditions, comment les artistes ont-ils pu mener à bien leur travail et réussir à produire autant de chefs d’œuvres ?

Lire : « Parfois ça dégénère », Marc Alvarado, Editions Bookelis / Storymag, 2020.

La créativité dans l’art

Parmi les différentes approches proposées depuis le début du XX° siècle sur la créativité, celle qui correspond le mieux au champ artistique décrit le processus créatif comme a un processus systémique distinguant l’individu, le champ et le domaine d’activité. Chez l’artiste où la création est continue, la créativité sera analysée à l’aide de critères processuels mais également de critères statiques liés à la personnalité de l’artiste, son origine, sa formation.

La créativité artistique a été souvent abordée de paire avec la personnalité de l’artiste en tant qu’individualité : recherche d’originalité, expression de la souffrance et des dilemmes, recherche d’une reconnaissance mais méfiance vis-à-vis du public. Cependant, la vision de l’artiste en tant que génie virtuose, héritée de la Renaissance, ne semble plus correspondre à la place de l’artiste dans la société actuelle au sein des industries culturelles.

Une création de Niki Saint Phalle

Une création plutôt collective

De nouvelles approches accentuent les recherches sur le caractère collectif de la créativité artistique. L’artiste produit au sein d’une équipe, dans un contexte fortement technologique en fonction d’objectifs dictés par l’industrie culturelle à l’intérieur de formats définis par elle et reconnus par le public. Ainsi, la créativité artistique devient une hybridation de production de nouveauté dans un contexte formaté dans lequel l’artiste, mais également l’industrie et la technologie vont apporter des contributions.

Conscient de ce contexte, l’artiste va s’y soumettre tout en apportant les contradictions dans son travail qui vont lui permettre d’innover dans sa production. En cela, il va se mettre en opposition par rapport à son environnement. Quel va être le rôle joué par ce conflit permanent, et comment va-t-il contribuer à alimenter positivement le travail de l’artiste innovant ? Quelles sont les conditions individuelles, collectives et sociétales qui vont favoriser l’émergence puis la dissémination de la création artistique ?

Lire : « Parfois ça dégénère », Marc Alvarado, Editions Bookelis / Storymag, 2020.

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